Pour les amateurs de glisse, nous vivons cet hiver 2026 un millésime exceptionnel. La saison s’est ouverte en octobre avec les slaloms géants hommes et femmes de Sölden, en Autriche, avant que les athlètes ne rejoignent Milan et Cortina pour les Jeux d’hiver 2026 en février, puis la Norvège fin mars pour les finales de la coupe du monde.
Une succession d’épreuves prestigieuses… comme si de rien n’était ? Pas tout à fait. Sportifs et organisateurs s’interrogent : comment faire évoluer ces compétitions, très émettrices de CO2, dans des montagnes toujours moins enneigées ? La question est tout sauf théorique. Début 2025, les mondiaux de Saalbach, en Autriche, se déroulaient sur une piste immaculée entourée de pentes vierges de tout flocon. En novembre 2022, Zermatt avait dû annuler la descente du mont Cervin faute de neige. « Une compétition à ce moment-là n’a pas de sens, ça choque tout le monde », protestait alors le champion français Alexis Pinturault.
Pour Maël Besson, cofondateur de l’agence Sport 1.5, l’impact environnemental dépasse largement la question des transports : « Seule une petite partie des spectateurs viennent en avion. Ce qui pèse en réalité le plus lourd dans le bilan carbone, ce sont les innombrables trajets des athlètes et de leurs staffs autour de la planète pour les entraînements et les épreuves de sélection », explique-t-il.
Alors, face au défi climatique auquel ils sont de plus en plus sensibles, les sportifs se mobilisent. « Notre sport est en danger », écrivaient en 2023 une centaine de champions dans une lettre ouverte à la Fédération internationale du ski (FIS), réclamant un plan d’action concret après l’engagement pris en 2021 de réduire de 50 % l’empreinte carbone des compétitions. Le message semble avoir été entendu par les organisateurs des Jeux olympiques et paralympiques (JOP) de Milan-Cortina 2026. Ils annoncent un bilan carbone d’un million de tonnes de CO2, contre 1,3 million pour Pékin 2022 et 1,6 million pour Pyeongchang 2018.
Mutualiser les infrastructures.
Le Comité national olympique italien promet « des Jeux vraiment écoresponsables » grâce au recours à une énergie « certifiée 100 % renouvelable », à l’économie circulaire, à la réduction « drastique » des objets jetables et de l’usage de l’eau. Surtout, les JOP prévoient de réutiliser 90 % des infrastructures existantes. Les seules constructions nouvelles seront, à Milan, le stade de hockey et le village olympique ainsi que la piste de bobsleigh de Cortina. Et ce, alors que le CIO recommandait l’utilisation de celle, voisine, d’Innsbruck, en Autriche.
« Le fait d’organiser les Jeux dans un seul pays empêche de mutualiser les équipements », regrette Maël Besson. Selon lui, les JOP 2030 organisés par la France pourraient ainsi réutiliser la piste de Cortina plutôt que de rénover à grands frais celle de La Plagne, construite pour Albertville en 1992.
Après les controverses sur les Jeux de Sotchi — aberration écologique dans une station balnéaire subtropicale — et sur ceux de Pékin, qui promettait les Jeux les plus verts de l’histoire dans une région recevant moins de 5 centimètres de neige chaque hiver, Milan-Cortina apparaîtra inévitablement comme un progrès. Ne serait-ce que parce que ces jeux se dérouleront dans les Alpes, berceau des grandes compétitions de sports d’hiver.
Cela ne signifie pas que ces Jeux se passeront de neige artificielle, indispensable pour garantir autant la sécurité que l’égalité des chances des athlètes – mais les organisateurs ont prévu d’utiliser 950 000 mètres cubes d’eau. C’est beaucoup mais trois fois moins qu’à Pékin. Reste une question : des Jeux d’hiver peuvent-ils vraiment être neutres, ou au moins sobres en carbone ?
Les JOP Alpes françaises 2030 sous une avalanche de critiques.
Attribués en juillet 2024 à la France, seule candidate en lice, les Jeux d’hiver 2030 affichent en tout cas l’ambition de suivre l’exemple de Paris 2024, parvenue à diviser par deux son empreinte carbone par rapport aux éditions précédentes de Londres et de Rio. Fin novembre, les organisateurs ont signé une charte annonçant une « rigueur environnementale sans précédent dans un territoire particulièrement vulnérable » et le COJOP jure que les Jeux intégreront « les enjeux du réchauffement climatique » et donneront un coup d’accélérateur aux « évolutions incontournables des territoires et sports de montagne ».
Mais l’équipe d’Edgar Grospiron, le patron du comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques, reste très discrète sur sa feuille de route environnementale, hormis l’annonce d’un recours à 95 % d’infrastructures existantes.
« Ce projet nocif pour l’environnement contrevient à nos lois comme celle sur le zéro artificialisation nette des sols », dénonce néanmoins Delphine Larat, du collectif citoyen JOP 2030. « Pour le faire capoter, nous avons saisi l’Onu qui a demandé à la France de prouver d’ici fin avril que la population a bien été informée en amont de ce projet comme l’impose la convention internationale d’Aarhus dont elle est signataire. »
Des réunions publiques ont déjà eu lieu non pas sur les Jeux eux-mêmes, mais sur des projets précis comme les téléphériques de Courchevel et de La Plagne. À défaut d’une saisie de la Commission nationale du débat public, le projet de loi olympique, qui devrait être adopté en début d’année, veut faciliter « la participation du public aux décisions ayant une incidence sur l’environnement » en généralisant le recours au vote électronique.
Dans son enquête, Le Crépuscule des Jeux, Guillaume Desmurs critique pour sa part le « bétonnage de la montagne ». « Villages des athlètes, télécabines, tremplin, centres média, patinoire de Nice… On coule du béton sur tous les sites olympiques. Dire que l’on va réutiliser 95 % d’infrastructures existantes est un mensonge », dénonce-t-il. « Ce projet va artificialiser moins de 20 hectares sur les 10 millions que comptent les deux régions hôtes », a répondu sur ce point la ministre des Sports, Marina Ferrari, lors du débat à l’Assemblée nationale.
Autre argument avancé par leurs détracteurs, l’impact carbone des JO 2030 aggravé par la dispersion des sites : « Ils sont éparpillés dans un rayon de 500 kilomètres entre Nice et le Grand-Bornand, explique Guillaume Desmurs. Ce qui n’aboutira pas au même bilan carbone que des Jeux concentrés dans un rayon de 50 kilomètres comme ce fut le cas à Albertville en 1992. »
Quoi qu’il en soit, « ces Jeux ne permettront pas de prendre à bras-le-corps les enjeux vitaux que sont la fonte des glaciers, la ressource en eau ou le dépérissement des forêts, estime Fiona Mille, présidente de Mountain Wilderness France, association qui milite pour la protection des espaces montagnards. Au contraire, en mettant la focale sur le ski alpin, ils ne projettent pas la montagne dans une vision d’avenir mais l’enferment dans un modèle du passé. »
« Avec une focale sur le ski alpin, les Jeux enferment la montagne dans un modèle du passé » — Fiona Mille, Mountain Wilderness France.
Malgré les doutes sur leur ambition environnementale, les incertitudes sur l’accueil des sponsors rétifs pour l’instant à l’idée d’associer leur nom à un projet controversé et les déboires à répétition (démission d’Anne Murac, la directrice des opérations, en décembre, et retrait du département de la Savoie des réunions préparatoires), Franck Piccard considère qu’il serait pourtant dommage d’enterrer le rêve olympique. « Albertville comme Paris 2024 ont été totalement novateurs, rappelle le triple médaillé olympique, et j’espère que les JOP d’hiver 2030 seront de cette trempe, c’est-à-dire capables de porter une vision futuriste de la montagne. »
« Il faut réfléchir à de nouveaux modèles, prolonge Maël Besson, pour passer de JO d’hiver à des JO de montagne qui s’ouvrent à d’autres disciplines comme le VTT, le parapente ou le cyclocross. »
Guillaume Desmurs abonde en ce sens : « Les JO sont un super-événement mais il faut le faire évoluer afin qu’ils soient moins énergivores et moins producteurs de carbone. » Professeur de géographie à Lausanne (Suisse), Martin Müller, s’il salue les efforts du CIO en faveur de Jeux plus durables, veut aller plus loin. Il propose d’instaurer un plafond d’émissions de CO2 à ne pas dépasser, de réduire considérablement le nombre de visiteurs arrivant en avion, de diviser par deux ou par trois la taille des Jeux et de les faire tourner entre les rares villes dans le monde disposant déjà de tous les équipements nécessaires.
Cette idée d’une rotation des JOP d’hiver entre quelques villes hôtes résonne avec une étude de l’université de Waterloo, au Canada : selon ses auteurs, seules quatre villes dans le monde seraient encore capables d’accueillir les Jeux d’hiver dans des conditions acceptables si les émissions de gaz à effet de serre ne chutent pas d’ici 2050, et aucune d’entre elles ne se trouve en France. Il s’agit de Lake Placid aux États-Unis, de Sapporo au Japon, et de Lillehammer et Oslo en Norvège. Si le monde parvient à la neutralité carbone en 2080, quatre autres se joindraient à la liste : Vancouver, Calgary, Salt Lake City et Nagano – mais toujours pas de ville française ne monterait sur le podium.




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