Après des études d’ingénieur, de management et un premier poste chez Nestlé, vous avez décidé de tout plaquer. Quel ont été le déclic, puis le parcours qui vous a conduite à l’aventure Too Good To Go?
Chez Nestlé, j’ai été confrontée très tôt à l’ampleur du gaspillage alimentaire. Quand j’ai pris conscience que 40 % de la nourriture produite dans le monde était jetée, j’ai refusé ce système et décidé de sortir du moule. Pendant un an, j’ai travaillé sur un projet qui avait du sens pour moi. C’est ainsi qu’est née l’appli Too Good To Go (1) qui met en relation les commerçants et les consommateurs, les premiers proposant leurs invendus aux seconds à prix réduits. Pendant cinq ans, j’ai développé l’appli en Europe, avant de m’installer deux ans aux États-Unis pour l’exporter en Amérique du Nord.
Où en est l’appli aujourd’hui?
Elle a pris une dimension incroyable ! Nous venons de l’étendre à la Nouvelle-Zélande et à l’Australie, et 2026 sera l’année du lancement au Japon. Nous sauvons aujourd’hui quatre repas par seconde du gaspillage dans 20 pays où nous comptons 180 000 commerçants actifs sur la plateforme et 130 millions d’utilisateurs. Cela fait de Too Good To Go l’une des applis les plus téléchargées dans le monde, dans la catégorie Food & Drink. Rien qu’en France, nous réunissons 50 000 commerçants et 20 millions d’utilisateurs.
Vous venez de lancer Poppins. De quoi s’agit-il?
Il s’agit de lutter contre une autre forme de gaspillage. Alors que beaucoup de gens sont confrontés à des enjeux de pouvoir d’achat, ils ont tous chez eux des milliers d’objets sous-utilisés. Il faut sortir de l’obsession de la propriété individuelle pour aller vers la prospérité collective, en remettant la location au goût du jour. Si vous cherchez une ponceuse, une shampouineuse à moquette ou un nettoyeur haute pression, Poppins (2) joue un rôle d’agrégateur qui va lister toutes les solutions disponibles près de chez vous, auprès des particuliers mais également des magasins de location ou des enseignes de grande distribution. Louer ce matériel doit être aussi simple que de faire ses courses.
« Nous sauvons aujourd’hui quatre repas par seconde du gaspillage dans 20 pays »
Vous prélevez une commission sur chaque transaction. Votre engagement est-il indissociable d’un modèle économique rentable?
Absolument. Je défends l’idée que l’on peut aligner les enjeux économiques et les enjeux écologiques et sociaux. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais forcément l’un et l’autre, de façon à avoir une entreprise viable qui crée des emplois justes et a un impact sociétal majeur. C’est valable pour Too Good To Go comme pour Poppins.
Qu’est-ce qui, selon vous, pourrait inciter les entreprises à se tourner vers un modèle plus respectueux de la planète?
Un ensemble de choses. Cela va de la réglementation et des incitations fiscales à la demande des consommateurs, en passant par la conviction qu’il faut, pour rester pertinent, s’adapter au changement de notre environnement. Le fait aussi d’être dans des incubateurs comme makesense ou de travailler au sein de la Climate House que j’ai cofondée en plein cœur de Paris avec plusieurs autres entrepreneurs comme Jack Habra (Breaking Good), Céline Rémy (Neoness et Episod), Claire Bretton (Underdog) ou Clément Alteresco (Morning).
« La bataille de l’écologie sera culturelle: le sujet doit être vu comme une opportunité, pas une contrainte »
En quoi consiste cette Climate House?
Notre objectif est de montrer qu’économie et écologie peuvent et doivent aller de pair. Nous sommes 400 personnes à travailler sur place, qui partageons les mêmes valeurs et faisons avancer les choses et la cause écologiste au travers du véhicule de l’entreprise. À la Climate House, nous organisons aussi tous les jours des conférences et nous proposons aux entreprises des programmes pour les aider à mettre en marche une dynamique collective de transformation en profondeur de leur modèle économique.
Vous vous définissez comme une militante écologiste?
Oui, complètement. Mais, encore une fois, ma façon de lutter pour l’écologie, c’est via l’entreprise et en parlant à tout le monde. D’autres ont choisi des voies plus radicales et je pense qu’il faut de tout pour faire un monde meilleur. Ma force à moi est de mobiliser le monde de l’entreprise et, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, de continuer à jouer avec les règles du capitalisme pour changer de modèle.
Vous agissez contre le gaspillage sous toutes ses formes. Que faut-il changer d’autre dans nos comportements, selon vous?
Il faut adopter de nouveaux réflexes. Questionner nos habitudes, ne pas tout acheter au supermarché, ne pas acheter si on peut louer et éviter d’encombrer nos intérieurs avec des choses inutiles. La bataille de l’écologie sera culturelle, il faut que l’on arrive à parler du sujet non pas comme une contrainte, mais plutôt comme une opportunité. Ne pas se dire : « La fête est finie et ma vie
sera moins bien », mais qu’elle sera, au contraire, plus joyeuse. Les pouvoirs publics ont un rôle à jouer, au travers notamment des incitations fiscales, mais il faut aussi proposer aux gens de nouveaux imaginaires souhaitables qui leur donnent envie d’aller vers un nouveau monde plus aligné sur les enjeux écologiques, plutôt que d’y aller à reculons.
Vous parlez de sobriété écologique, cela signifie-t-il que vous êtes adepte de la décroissance?
Le discours de la décroissance tel qu’on l’entend aujourd’hui est trompeur. En réalité, de quelle croissance et de quelle décroissance parle-t-on ? Je suis pour la croissance des économies de la vie que sont la santé, l’éducation ou l’agriculture durable, et la décroissance des économies de la mort que sont les énergies fossiles, le tabac ou l’alcool.
Si on prend l’exemple du transport aérien, êtes-vous pour ou contre la proposition controversée consistant à limiter à quatre le nombre de vols autorisés au long de sa vie?
Je pense effectivement qu’il est nécessaire d’avoir ce genre de règle en tête, de se dire « voilà ce qu’il est raisonnable de faire pour préserver la planète ». Mais ensuite, chacun d’entre nous fait ce qu’il peut. Pour certains, c’est très facile d’arrêter de manger de la viande. Pour d’autres, c’est facile d’arrêter de voyager, quand d’autres encore n’ont même jamais pris l’avion. Nous ne partons pas tous du même point. Je suis pour que l’on s’inspire les uns les autres, plutôt que de se juger les uns les autres. Arrêtons les discours moralisateurs et culpabilisants, et ayons un discours qui donne envie. Peut-être qu’en voyant un ami passer de super vacances en Bretagne, vous renoncerez à votre voyage en Inde pour faire comme lui, l’été suivant.
Dans votre quotidien, qu’avez-vous modifié pour être fidèle à vos convictions ?
Cela fait quinze ans que je ne mange plus de viande. J’avais aussi arrêté de manger du poisson, mais j’ai vu assez rapidement les effets sur ma santé et cela ne fonctionnait pas pour moi. Je mange donc à nouveau de petits poissons, des sardines, des maquereaux, etc. C’est mon juste milieu à moi. J’ai aussi décidé de ne plus prendre l’avion, peut-être pas pour toujours, mais au moins pendant un temps. Pour me rendre en Bretagne, je prends le train. Pour les achats, j’essaie de privilégier la seconde main, de posséder beaucoup moins de choses. Le slogan de Poppins, c’est « posséder moins, profiter plus ». Je passe beaucoup plus de temps dans la nature, cela me fait un bien fou, c’est gratuit et excellent pour la santé... et la planète.





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