Dans le val d’Arly (Haute-Savoie), mieux vaut éviter de dire à un apiculteur qu’on ne voit pas la différence entre un miel de moyenne montagne et un miel de haute montagne. La réponse fuse aussitôt : « Vous imaginez vraiment que la flore est la même à 1 500 mètres qu’au-dessus de 2 200 ?! » Premières intéressées, les abeilles, elles, ne s’y trompent pas ; mais le changement climatique commence à perturber l’étagement en altitude des différentes espèces végétales.
Tous les terrains en altitude restent des refuges de biodiversité façonnés par l’exposition, la nature des sols, l’altitude ou encore les reliefs. Pourtant, ces milieux sont fragilisés par une hausse des températures plus rapide qu’en plaine.
La moyenne montagne, qui abrite les forêts, est particulièrement touchée. Une étude récente (1) montre, après expertise de 19 écosystèmes forestiers en France, que 10 sont classés menacés et 6 quasi menacés. Cette situation résulte de la hausse des températures mais aussi du stress hydrique et de l’augmentation des attaques d’insectes. Les hivers plus doux et les étés plus longs favorisent leur survie et leur reproduction. Or, les forêts jouent un rôle essentiel : elles filtrent l’eau, stockent le carbone, abritent d’innombrables espèces, régulent le climat et freinent les avalanches ou les éboulements. Pour les habitants, usagers ou exploitants de la montagne, une véritable course contre la montre est engagée pour s’adapter.
Rendre les arbres plus résistants à la sécheresse
Les scientifiques sont à pied d’œuvre pour analyser et aider à la décision. « Nous avons mené une étude sur les cernes de mélèze dans le Briançonnais pour mesurer les effets de la hausse des températures, explique Philippe Rozenberg, directeur de recherche à l’Inrae. À basse altitude – 1 200 mètres –, la croissance est nettement ralentie ; à plus haute altitude – 2 300 mètres –, elle augmente modérément. » Ce type d’information permet de réfléchir à des stratégies d’adaptation.
« Mais attention, insiste le scientifique, ce qui est vrai ici ne le sera pas nécessairement ailleurs. Ce qui est sûr, c’est que l’on a des raisons d’être inquiets », poursuit-il, plaidant pour que les solutions à apporter soient élaborées grâce à une collaboration des usagers et des scientifiques. De leur côté, de nombreux gestionnaires de forêt témoignent que le pin sylvestre dépérit à cause de l’accentuation des sécheresses. « On ne pourra jamais replanter tous ces arbres, ajoute le chercheur, mais on envisage d’introduire, par croisement, des gènes de résistance à la sécheresse et ainsi régénérer une forêt peut-être plus résistante. »
De nombreux exemples d’adaptation sylvicole existent déjà dans plusieurs régions de montagne et pourraient inspirer d’autres territoires. Certains gestionnaires, par exemple, expérimentent la diversification progressive des essences afin de réduire la dépendance à une seule espèce particulièrement vulnérable aux sécheresses. D’autres mettent en place des éclaircies en baissant la densité forestière pour favoriser une meilleure infiltration d’eau et pour limiter le stress hydrique. Des couverts arbustifs temporaires peuvent aussi être utilisés pour protéger les jeunes plants lors des périodes les plus chaudes.
Les richesses insoupçonnées de la neige
Du côté des alpages, le jardin du Lautaret, qui dépend de l’université Grenoble-Alpes et du CNRS, accueille une quarantaine d’équipes de chercheurs par an pour comprendre ce qui se passe en altitude. Sur ce site situé à 2 100 mètres d’altitude dans les Hautes-Alpes, explique Jean-Gabriel Valay, son directeur, les recherches portent par exemple sur la neige « qui abrite un océan de biodiversité, algues, bactéries, champignons… largement inconnu ». Un travail a ainsi été mené sur « le sang des glaciers », une algue qui devient rouge dans certaines conditions. Plus la température s’élève, plus la neige fond ; plus elle fond, plus l’eau circule, ce qui favorise le développement de ces algues. Mais en colorant la neige, elles en accélèrent la fonte, ce qui fait disparaître leur milieu. Les chercheurs analysent actuellement les conséquences de cette fragile interaction.
Une autre expérience, entamée en 2016 et dont on attend encore les conclusions, consiste à observer le comportement d’échantillons d’une quarantaine de mètres carrés de prairies d’alpage situées à des altitudes différentes et qui ont été interverties : « Les prairies qui étaient à 2 500 mètres ont été descendues à 1 800 mètres et vice-versa », explique le chercheur. Les plantes réussiront-elles à s’acclimater au changement de température ou à la modification de la durée d’enneigement ? Si c’était le cas, l’adaptation de ces espaces indispensables aux éleveurs serait une excellente nouvelle.
Ces derniers ne restent pas inactifs. Ils testent de nouveaux parcours pour limiter la pression des troupeaux sur les zones les plus sensibles. Ou ils réintroduisent desvariétés fourragères mieux adaptées auxsécheresses. En parallèle, des fauches plustardives, déjà pratiquées dans les Préalpesdu Vercors ou des Bauges, permettentd’assurer une meilleure reproduction desespèces floristiques et des insectes associés.Dans la revue du CNRS, Sandra Lavorel,du Laboratoire d’écologie alpine (Leca), àGrenoble, résume bien l’importance de cetteaide à l’adaptation de la montagne : « Nousréfléchissons ensemble à l’impact de telle outelle pratique : que se passe-t-il si l’on fertiliseun peu moins, si on arrête de faucher, si onplante des arbres… Ce travail sur le terrain,ajoute-t-elle, c’est capital. Nous ne pourrons tout simplement pas résoudre la criseclimatique actuelle si nous ne travaillons pasétroitement avec les populations. »





.png)
