En 2018, La Nouvelle-Orléans, légendaire cité américaine du sud des États-Unis, s’est lancée dans un pari fou : transformer l’ancien couvent d’une congrégation catholique en un immense jardin aquatique d’une dizaine d’hectares, qui devrait accueillir une multitude d’espèces végétales et animales de la région. Un projet de plus de 30 millions de dollars, baptisé jardin aquatique Mirabeau.
Grâce à son terrain sableux et à un système de pompes et de stockage souterrain, le site pourra également absorber et conserver quelque 38 000 mètres cubes d’eau. De quoi soulager le réseau de drainage et d’égouts, mis à mal par des dizaines d’années de tempêtes et de crues. Projet phare pour NOLA (New Orleans, Louisiana, l’un des surnoms de la ville), le jardin Mirabeau, doit ouvrir ses portes en 2026, et représente une sorte de synthèse des années de réflexion et de tentative d’adaptation de la ville face au changement climatique.
Sous la menace constante des ouragans
La Nouvelle-Orléans est très étendue (sa superficie est neuf fois plus importante que celle de Paris), mais elle n’héberge que quelque 384 000 habitants. Plus de 22 % d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté, c’est presque deux fois plus qu’au niveau national.
Cette population défavorisée vit dans des habitations souvent vétustes, au sein de quartiers peu adaptés au climat subtropical humide de plus en plus marqué par des pluies intenses tout au long de l’année et des épisodes orageux violents en été. Il pleut en moyenne 1,5 mètre d’eau chaque année. De surcroît, 60 % de la ville se situe au-dessous du niveau de la mer, coincée entre le fleuve Mississippi et le lac Pontchartrain. Ce cocktail explosif fait régulièrement des dégâts. Le souvenir le plus douloureux restant le passage de l’ouragan Katrina, le 29 août 2005.
À l’époque, 80 % de la ville ont été inondées, avec certains quartiers sous 4 mètres d’eau. Le bilan a été dramatique : 134 000 logements endommagés ou détruits et plus de 1 300 personnes tuées. Les autorités ont alors décidé de repenser complètement la manière dont la ville allait se protéger des intempéries.
Dans un premier temps, La Nouvelle-Orléans a bénéficié du Hurricane Storm Damage Risk Reduction System, un programme fédéral de 14,5 milliards de dollars pour la création d’un réseau de plus de 560 kilomètres de digues. Il est composé de 244 écluses et de 70 stations de pompage, censées tenir une centaine d’années. Le système inclut également la « Grande muraille de Louisiane ». Cette immense barrière longue de 2,9 kilomètres, construite au nord-est de la ville, sur la rive ouest du Lac Borgne a été achevée en 2013. Ces infrastructures massives ont protégé la région lors du passage des ouragans Barry (2019) et Ida (2021).
« La ville a décidé des’inspirerde l’expériencenéerlandaise »
La volonté d’ancrer la ville dans une adaptation systématique aux conséquences du changement climatique a cependant pris du temps. « Pour l’anniversaire des dix ans du passage de Katrina, en août 2015, la métropole a publié son premier plan de résilience et d’adaptation, d’ailleurs l’un des premiers de ce genre dans le monde, raconte Greg Nichols, directeur adjoint du bureau Résilience et durabilité de la mairie de la ville. « Le programme consiste en une quarantaine de points, pour nous préparer aux conditions météorologiques extrêmes et éviter de nouvelles catastrophes climatiques. L’un de ces points recommandait la création de mon service. »
Jardins, arbres et quartiers éponges
Le programme Résilience et adaptation de La Nouvelle-Orléans a en partie été imaginé grâce à une intense collaboration entre les services de la ville et l’ambassade néerlandaise aux États-Unis. « L’ouragan Katrina a mis en lumière la vétusté de notre système de pompage des eaux. Nous avons aussi compris que même avec un réseau neuf, il nous serait impossible de pomper de tels volumes, continue Greg Nichols. Nous avons donc cherché ailleurs, et avons décidé de nous inspirer des Néerlandais, vu qu’une partie de leur pays se situe aussi au-dessous du niveau de la mer. Les discussions ont duré plusieurs années, entre 2006 et 2010. Et nous leur avons donné un nom, les Dutch Dialogues [Dialogues néerlandais]. »
Cela a débouché sur un changement complet de philosophie dans la manière de gérer l’eau. Avant Katrina, La Nouvelle-Orléans essayait surtout de se protéger en repoussant l’eau avec des digues, des pompes, du drainage rapide. Les experts néerlandais ont montré que, dans une ville construite en zone basse, cette approche seule ne peut pas fonctionner. Ils ont expliqué que dans un territoire situé sous le niveau de la mer, le but n’est pas d’évacuer l’eau à tout prix, mais de l’absorber grâce à des sols perméables, des parcs inondables, de la stocker temporairement (bassins, réservoirs, jardins) ou de ralentir son cheminement.
Mobilisations citoyennes et associatives
Forte de cette aide technique et grâce à 141 millions de dollars de subventions fédérales, la ville s’est lancée dans la création de dizaines de projets d’infrastructures vertes. Le budget a permis la construction de réservoirs sous les parcs publics, la plantation de milliers d’arbres dans les rues pour absorber naturellement l’eau de pluie, et la création d’un grand nombre de noues biofiltrantes, des tranchées végétalisées qui collectent et filtrent les eaux de pluie.
Le plan, toujours en cours, permet de bâtir un « quartier éponge » dans Gentilly, dont le jardin aquatique Mirabeau fait partie. « Une dizaine de sites similaires au jardin Mirabeau, mais plus petits, sont construits dans Gentilly, car c’est l’un des quartiers qui subit le plus les inondations », explique Greg Nichols.
En parallèle, les habitants des autres quartiers de La Nouvelle-Orléans les plus touchés par les inondations se sont regroupés en organisations. L’objectif mettre en commun leurs expériences pour mieux protéger et adapter leurs habitations aux crues.
C’est par exemple le cas de l’association Water Wise Gulf South (WWGS), fondée en 2013. « Au départ, nous avions pour objectif d’éduquer et d’informer les gens sur la meilleure manière de gérer les eaux de pluie, par exemple en aménageant leurs espaces verts en jardins de pluie, ou en installant des citernes. Mais cela restait théorique, se souvient Jeffrey Supak, directeur de WWGS. Un jour, une habitante du 7th Ward [arrondissement] nous a demandé de l’aide, car son terrain et sa rue étaient très souvent inondés. Avec 2 000 dollars de budget, nous avons totalement modifié son jardin. Nous avons remplacé la terre argileuse par un sol sableux, qui retient mieux l’eau. Nous avons aussi planté des arbustes, qui consomment l’eau de pluie. Et nous avons installé des tranchées de pierre, pour rediriger l’eau vers le sable et les arbres. »
« Aider les habitants à adapter leurs habitations aux crues »
Combinées, toutes ces techniques permettent de retenir des volumes d’eau importants, et d’éviter qu’ils surchargent le réseau d’égouts. Ces méthodes utiles, concrètes, et faciles à mettre en place, ont convaincu de nombreux habitants. D’autant qu’elles nécessitent des investissements raisonnables par rapport à leur efficacité. En une dizaine d’années, la WWGS (Water Wise Gulf South) a aidé des centaines de personnes et formé plusieurs dizaines de leaders de quartiers : des volontaires chargés d’aider eux-mêmes les membres de leurs communautés. Au total, l’association a implémenté plus de 120 projets, en majorité dans des propriétés privées, mais aussi parfois dans des parcs publics.
Inondations et épisodes de sécheresse
Bien qu’elle travaille parfois avec la municipalité, la WWGS regrette un manque d’investissement de la ville dans certains quartiers. « La majorité des projets municipaux se concentrent sur Gentilly. Certes, c’est un grand quartier facilement inondable, mais d’autres zones méritent autant d’attention. Notre travail, c’est aussi de combler ce vide », indique Jeffrey Supak.
Un constat que partage William Stoudt, à la tête de Rebuilding Together New Orleans, une association qui réhabilite les logements endommagés. « Les grands projets verts, c’est bien. Mais il faut aussi des solutions pour protéger les habitations : des sols surélevés, des toits étanches et des panneaux solaires, pour que les habitants aient au moins un peu d’électricité quand le courant se coupe pendant plusieurs jours, estime-t-il. La ville soutient nos projets, mais il nous faut un plan à grande échelle. »
En plus des crues, La Nouvelle-Orléans fait, paradoxalement, face à des périodes de sécheresse de plus en plus intenses ces dernières années. Des épisodes qui fragilisent les sols et réduisent leur capacité à absorber les eaux de pluie. La ville est consciente du problème et l’a intégré dans son dernier plan d’action pour le climat publié en 2022. Et selon le bureau Résilience et durabilité, les premières stratégies publiques seront dévoilées l’an prochain.




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