Quand avez-vous pris conscience de l’importance de la crise climatique ?
Cette prise de conscience est ancienne. Dans un livre publié en 1974 avec Marc Guillaume et titré « L’Anti-économique », je consacrais déjà un chapitre entier à l’environnement, à l’importance de ne pas le détruire et de le protéger. Dans les années suivantes, je n’ai cessé de parler de cela dans mes écrits. Sur ce sujet, des personnalités m’ont éclairé comme deux de mes amis, René Dumont et Jacques-Yves Cousteau, ou bien encore Jean Ziegler.
La COP 30 s’est achevée en novembre à Belém, au Brésil, sur une déception : aucun accord n’a été trouvé sur une sortie des énergies fossiles. Ces COP sont-elles utiles ?
Elles ont un intérêt majeur : elles sont l’occasion de parler de l’environnement. Rien de plus. La COP21, à Paris en 2015, dont beaucoup prétendent que ce fut un moment formidable, n’a pris aucune décision. Il n’y avait rien de concret, contrairement à ce qu’affirment encore aujourd’hui Laurent Fabius – ministre des Affaires étrangères à l’époque et président à ce titre de la COP21 – et Laurence Tubiana – alors ambassadrice de France pour le climat. Ils sont éminemment respectables. Mais quand on lit le texte final de la COP21, il n’y a aucune mesure précise. Rien n’est jamais rien sorti des COP, pas plus au Brésil qu’ailleurs.
Est-ce là un échec du multilatéralisme en matière climatique ?
Il n’y a pas d’autre réponse que multilatérale à la crise climatique. Comme le coronavirus, elle ne connaît pas les frontières. Toute solution locale serait totalement illusoire. En revanche, il faut sur l’environnement une organisation aussi efficace et impériale que l’est la Fifa qui fixe les règles du jeu du football partout dans le monde.
« Il n’y a pas d’autre réponse que multilatérale à la crise climatique.Comme le coronavirus, elle ne connaît pas les frontières. Toute solution locale serait totalement illusoire »
La montée des nationalismes ne va pas dans le sens d’une organisation supranationale ayant autorité sur les politiques climatiques nationales…
Dans beaucoup de domaines, des organisations de ce type existent. Elles sont souvent patronales parce que les entreprises ont compris l’importance d’avoir des règles globales. Les banques, par exemple, ont des réglementations financières et déontologiques communes. Sur l’environnement, cela n’existe pas à cause de la pression exercée par ce que j’appelle l’économie de la mort, c’est-à-dire notamment l’industrie des énergies fossiles. Je dis « notamment » car les énergies fossiles ne sont pas le seul problème. Supposons que l’on remplace le pétrole et le charbon par des énergies renouvelables sans régler les problèmes de l’éducation et de la santé, la planète serait un enfer. L’enjeu fondamental porte sur le basculement de l’économie de la mort vers l’économie de la vie et pas seulement dans sa dimension climatique qui représente un petit tiers de l’ensemble des problèmes. En même temps, il se passe de façon souterraine des choses gigantesques.
C’est-à-dire ?
Je vais prendre un exemple pour moi très important : l’industrie est passée de 40 à 80 % de la production qui fonctionne à l’électricité et cette électricité est désormais à 90 % durable. Cela signifie que nous sommes en train de régler le problème climatique pour l’industrie par l’électricité verte. Nous ne l’avons pas réglé pour l’agriculture et pour la consommation des particuliers. Mais si tout le monde était végétarien, nous aurions fait un grand pas dans ces domaines. On voit donc des solutions mises en œuvre en dehors des réglementations.
Dans les énergies durables, vous incluez le nucléaire ?
Oui. Absolument.
Pour opérer ce basculement dont vous parlez vers « l’économie de la vie » vous dites que, face à l’urgence climatique, il faut une « économie de guerre ». Qu’entendez-vous par là ?
Le terme est volontairement choquant. Il ne signifie pas une économie qui fasse la guerre, même si j’inclus l’industrie de la défense dans l’économie de la vie. Il faudrait être un idiot naïf pour ne pas voir que la défense est le moyen de protéger la liberté, la démocratie, la culture. Une économie de guerre, ça veut dire une économie à marche forcée car le temps est compté. Quand, en 1938, les Français se rendent compte pendant la guerre d’Espagne que la victoire se joue dans les airs, ils lancent la production d’avions de chasse à marche forcée. Malheureusement, les Allemands l’ont déjà fait et la bataille est perdue.
« Que toute action contraire aux intérêts des générations futures soit jugée inconstitutionnelle »
Cette économie de guerre est-elle compatible avec le libéralisme économique ?
L’économie de guerre suppose une réglementation forte et une fiscalité incitative. Pour le reste, le libéralisme politique est vital alors que vous avez 150 000 différentes sortes de libéralisme économique. Ne nous jetons pas des étiquettes à la tête ! Face à l’urgence climatique, j’en appelle à une volonté politique forte au service des générations futures. Je propose que toute action contraire aux intérêts des générations futures soit jugée inconstitutionnelle. Cela existe dans quelques pays et, implicitement, dans la constitution française au travers du principe de précaution. Le Conseil constitutionnel a pris récemment une décision en ce sens concernant la Loi Duplomb sur la réintroduction d’un pesticide interdit (2).
Dans le basculement vers l’économie de la vie, vous n’excluez pas que la science et la technologie finissent par avoir raison d’une partie des périls qui nous menacent. Êtes-vous un adepte du technosolutionnisme ?
Il est évident que le technosolutionnisme, mot barbare, comporte de bonnes et de mauvaises solutions. Pour basculer vers l’électricité verte, vous avez besoin de technologies pour raffiner des terres rares, produire des connecteurs et des batteries. Supprimer les nitrates dans l’agriculture et les remplacer notamment par du phosphate exige de la technologie. Le recyclage a recours à des technologies extrêmement sophistiquées. Sans technologies, on retourne à l’âge de pierre.
La lutte contre le changement climatique passe-t-elle, selon vous, par la décroissance ?
C’est une idée stupide que j’essaie de démystifier depuis longtemps. Ce n’est pas la croissance qui pollue mais la production. Le problème n’est pas le rythme de la croissance mais le contenu de la production. Prôner la décroissance et donc la production zéro est une idiotie. Je souhaite une croissance extrêmement forte de l’économie de la vie et une décroissance tout aussi forte de l’économie de la mort. Parler de croissance ou de décroissance de façon religieuse est absurde.
En matière d’adaptation et de lutte contre le changement climatique, quelles devraient être les priorités de l’action publique ?
L’inscription dans la Constitution du droit des générations futures à vivre dans un monde vivable est fondamentale. Cette mesure doit être appliquée par le juge et par le législateur ultérieurement. Avec le laboratoire d’idées France positive [Fondé par Jacques Attali il y a 10 ans.], nous allons publier en février un programme présidentiel transpartisan qui comportera de nombreuses propositions détaillées sur l’environnement et la totalité des enjeux. Nous les soumettrons au débat public.





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