Humus, sur la terre, Aqua sur l’eau, bientôt l’air – en attendant le feu… Pourquoi écrire une saga autour des quatre éléments ?

Je me suis aperçu que je ne les connaissais pas. Avant Humus, je ne savais pas comment la terre fonctionnait. La vie moderne nous donne l’illusion d’être en apesanteur absolue, de ne pas avoir à prendre en compte les saisons, le temps, les sols… Nous sommes déconnectés des éléments fondamentaux. Nos contrats sociaux datant du XVIIIe siècle sont fondés sur les relations des êtres humains entre eux, indépendamment du milieu dans lequel ces relations prennent place. Mais c’est une illusion, on n’échappe pas à son milieu géographique.

Aqua se situe dans un village confronté à la pénurie et à la pollution de l’eau. Comment vos personnages réagissent-ils face à ces questions ?

À travers mes personnages, j’essaie de balayer la multitude d’attitudes possibles face aux problèmes. Avec Humus, j’avais creusé la question de l’entreprise et du capitalisme vert, et décrit avec sarcasme le milieu des start-up. Avec Aqua, je me suis davantage intéressé au centralisme et au local. L’agriculture conventionnelle, chimique, est à l’origine de la pollution des nappes phréatiques. Et donc, qu’est-ce qu’on fait ? On construit des usines de traitement hypermodernes et hypersophistiquées. Or, si l’eau n’était pas polluée, il faudrait simplement un peu de chlore pour la purifier. Je décris, avec ce même cynisme, la sphère administrative que je connais bien pour l’avoir traversée dans ma vie précédente. Et je me suis vraiment régalé avec le personnage de Martin, l’incarnation du haut fonctionnaire bien intentionné, honnête, démocrate, mais qui a cette défiance fondamentale vis-à-vis des êtres humains.

Vos personnages sont individualistes, les fonctionnaires déconnectés, les habitants du village focalisés sur leurs problèmes… Les hommes sont-ils incapables d’agir collectivement pour résoudre les questions écologiques ?

Je pense vraiment qu’il n’y a pas de nature humaine bonne ou méchante. Les gens sont placés dans des circonstances, dans des systèmes d’incitation qui peuvent donner le pire comme le meilleur. Plus les systèmes sont centralisés et loin des gens, plus les gens deviennent fous. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Mais plus ils sont confrontés à des problèmes concrets et vitaux, plus ils sont capables de solidarité. Je crois en la force collective. Dans la nécessité vitale se constituent des « communs », des règles définies par une communauté pour gérer ses ressources partagées.

Cette question des communs est centrale dans Aqua. Vous citez notamment la politologue et économiste américaine Elinor Ostrom.

Elle est géniale ! Elle a montré que les communs fournissent une alternative entre la pure économie de marché et l’économie administrée. Entre l’État et le marché, il y a les communs, une gestion collective de ressources rares et vitales. C’est un peu la philosophie qui sous-tend aujourd’hui les biorégions. D’après ce concept, qui vient des États-Unis, il faut que les régions correspondent à des ensembles cohérents dans leur géologie, leur hydrologie, leur agronomie et leur histoire. Et il faut que leur contrôle soit exercé au maximum par les citoyens. La démocratie locale permet de produire de bons comportements écologiques. Pour Alexis de Tocqueville, c’est quand vous êtes vraiment concerné par quelque chose que vous devenez intelligent.

La tentation de « bifurquer » peut être la plus forte. Vous-même, vous êtes parti cinq mois à cheval sur les pas de Montaigne. Pourquoi ?

Oui, c’était en 2020. Je sortais d’un très long reportage sur l’intelligence artificielle. J’étais abattu, voire nauséeux, face à ce monde invivable que certains construisaient. J’ai donc eu envie de faire quelque chose qui nécessitait un lien très fort avec le vivant. Exactement l’inverse de l’IA. Vivre avec un animal a beaucoup changé mon état d’esprit général et ma manière de vivre. Cela m’a naturellement ouvert à la question écologique qui traînait dans le fond de ma tête. Maintenant, je n’arrive plus à m’intéresser à quoi que ce soit qui ne soit pas lié à l’environnement. Tout le reste me paraît dérisoire. J’ai rencontré de nombreux scientifiques, des agronomes pour Humus, des hydrologues pour Aqua. C’est très riche, très ludique et très réel, parce que très documenté. Y a-t-il quelque chose de plus essentiel ? Je ne crois pas.