Jamais les animaux de compagnie n’ont occupé une place aussi centrale dans nos vies. En une génération, ils sont passés de la niche au canapé, voire à la chambre à coucher. Pour une grande majorité de propriétaires, notamment chez les moins de 35 ans, le chien ou le chat est désormais considéré comme un membre de la famille à part entière.

Cette tranche d’âge, particulièrement sensible aux enjeux climatiques, projette sur ses animaux ses propres questionnements : alimentation, éthique, bien-être, impact environnemental. Éducation positive, refus de la violence, quête de cohérence écologique : les débats qui traversent la société humaine concernent désormais nos compagnons à quatre pattes. Peut-on chérir son chien tout en acceptant l’empreinte de ses croquettes ? C’est le dilemme de cette ère où l’amour pour nos bêtes nous oblige à repenser notre manière d’habiter la planète ; jamais les Français n’ont autant aimé leurs bêtes, mais jamais cet amour n’a posé un tel défi climatique.

Appétits d’ogre

Premier problème : l’alimentation. Parmi les 80 millions d’animaux de compagnie recensés par la Facco, on ne dénombre pas moins de 16 millions de chats et 10 millions de chiens. Et ces petites bêtes ont faim. Le calcul donne le tournis : la consommation de protéines de nos compagnons équivaut à celle de 13 millions d’êtres humains. En clair, si Médor et Félix passaient à la viande de boucherie, il faudrait produire de la viande pour 80 millions de Français au lieu de 67 millions. Autant dire que la planète rendrait les armes. Comment, dès lors, concilier notre passion pour les animaux domestiques avec l’urgence verte ?

En 2009, une étude avait fait grand bruit en assimilant l’empreinte carbone d’un chien moyen à celle d’un SUV parcourant 10 000 kilomètres par an. Si cette comparaison est aujourd’hui reléguée au rang des légendes urbaines, le vrai dossier brûlant se cache au fond de la gamelle. Car le véritable enjeu, c’est l’assiette. « Ce n’est pas du tout une réalité scientifique que le chien pollue comme un 4x4, mais attention : si nos animaux mangeaient comme nous, avec les mêmes standards de viande “noble” – le fameux filet de poulet –, ça serait totalement insoutenable », prévient Charlotte Devaux, vétérinaire nutritionniste.

Animaux de compagnie antigaspi

Pour être plus écolo, de nombreux propriétaires croient avoir trouvé la solution dans la ration ménagère ; de fait, cuisiner pour son chien ou son chat avec des produits locaux semblerait, au premier abord, plus vertueux que l’achat de produits transformés… Or, d’un point de vue carbone, c’est exactement l’inverse.


« C’est mille fois non, s’exclame l’experte. Utiliser de la viande de ruminants pour une ration ménagère est difficilement justifiable. Si vous achetez de la viande destinée aux humains pour votre chien, vous recourez à une production très coûteuse en ressources », explique-t-elle. À l’opposé, l’industrie de la croquette classique s’apparente à une forme de recyclage géant. En utilisant les « coproduits », ces abats et carcasses délaissés par les consommateurs, l’industrie de l’alimentation animale valorise des protéines qui, autrement, seraient gaspillées. « Les chiens font du recyclage ! », résume la vétérinaire.

Le cas du chat

Les alternatives « miracles » comme les croquettes aux insectes ont envahi les rayons avec une promesse simple : pour sauver la planète, donnez-leur à croquer du grillon. Mais attention au mirage marketing ! Si l’apport nutritionnel est au rendez-vous, le bilan carbone, lui, fait grise mine. Produire des insectes est une industrie lourde. Ces insectes sont soumis aux mêmes normes que les autres animaux d’élevage, comme les porcs.

Contrairement aux idées reçues, ils ne sont pas nourris avec nos déchets ménagers : ils suivent la règle du « feed ban », qui interdit, entre autres, l’usage de déchets pour garantir une sécurité sanitaire totale. En plus de cette alimentation strictement contrôlée, ils sont élevés sur des plaques chauffantes à 28 °C pour favoriser leur croissance dans des conditions optimales.

Enfin, au-delà des insectes, le 100 % végétalien reste quasi inexistant pour les chiens : même les recettes vétérinaires à base de soja incluent généralement des huiles de poisson. Pour le chat, contrairement au chien, le passage au régime végétalien n’est pas impossible, mais il est complexe. Bien que la science sache formuler des aliments sans viande à base de soja (des recettes vétérinaires existent déjà), ces régimes restent marginaux et très techniques. Le geste écolo le plus fort sera paradoxalement le retour à la croquette sèche. À bannir donc : les filets de thon ou de poulet « premium », qui entrent en compétition directe avec l’alimentation humaine. À éviter aussi, les pâtées – dont le chat est pourtant le premier consommateur – car leur impact est désastreux : elles sont plus lourdes à transporter (80 % d’eau) et conditionnées dans des emballages en acier ou aluminium au bilan bien plus conséquent que les sacs de croquettes. Ajoutons que les chats demeurent de redoutables prédateurs ; ils sont la première cause de mortalité des oiseaux (75 millions d’oiseaux sont tués chaque année par nos 16 millions de chats…) devant les baies vitrées. Une solution simple pour épargner les volatiles : attacher une petite clochette au cou du chat.


Accessoires et « dog culture »Si l’assiette pèse lourd, la culture du jetable alourdit aussi le bilan carbone de nos animaux de compagnie. Entre les jouets en plastique produits à l’autre bout du monde et les litières minérales issues de carrières polluantes, la facture écologique grimpe. Pour la nouvelle génération de « pet parents » (lire encadré), la sobriété devient la règle : privilégier des accessoires durables et upcyclés. Enfin, l’écologie du quotidien se niche dans le ramassage systématique des déjections : les résidus de médicaments présents dans les crottes contaminent durablement les sols et les eaux. Un petit geste pour le caniveau, un grand pas pour la nature.

En conséquence, vivre avec un animal de compagnie, c’est accepter une forme de contradiction, mais aussi entretenir un lien quotidien avec le vivant. Plus qu’un simple membre du foyer, l’animal agit comme un pont entre nous et la nature. Pour les plus jeunes, il représente même parfois le premier et unique contact avec l’altérité animale. Ajuster ses habitudes pour réduire son empreinte transforme alors l’attachement personnel à un animal de compagnie en une conscience écologique globale : notre lien avec lui devient un moteur de changement, bien plus qu’un poids pour la planète.