Le jour se lève sur la forêt de Chishui, ville de la province chinoise du Guizhou. La brume flotte entre les longues tiges vertes balancées par le vent. Des coups, secs et réguliers, résonnent au lointain. Les récolteurs sont déjà au travail pour couper les chaumes. Ici, le bambou ne se contemple pas, il se récolte. Il sera transformé en panneaux d’isolation, fibres de papier, parquet ou couverts, paniers ou baguettes, chaises, tables, lits…

Dans cette ville du sud-ouest de la Chine, le développement économique est porté par l’exploitation des forêts de bambou qui s’étendent sur quelque 90 000 hectares. À Chishui, près d’une personne sur deux travaille dans les exploitations, les usines, les ateliers ou les laboratoires dont le bambou est le cœur d’activité.

« Aujourd’hui, cette industrie est devenue une banque verte qui a permis à 180 000 cultivateurs de la région d’augmenter continuellement leurs revenus. En 2023, la valeur de la production de l’industrie du bambou dans la ville de Chishui a atteint 8,13 milliards de yuans (975 millions d’euros) et son revenu global dépasse la moitié du PIB total de la province », expliquait, en juin 2024, Le Quotidien du peuple, le journal officiel du gouvernement chinois.

Il faut certes prendre ces chiffres avec prudence, mais Chishui a ouvert une voie. La ville porte les espoirs d’une stratégie nationale en marche. En novembre 2023, Pékin, via sa Commission nationale du développement, a officiellement lancé un plan d’action sur trois ans pour promouvoir le bambou, avec l’ambition de le substituer aux emballages plastiques.


Herbe miraculeuse

Cette dynamique n’est pas simplement chinoise. En Afrique, en Inde, en Amérique du Sud et même en Europe, toujours plus de projets s’organisent autour du bambou, dont la surface forestière mondiale est estimée à 37 millions d’hectares (deux fois la forêt française). Qu’est-ce qui explique cette dynamique ?

C’est assez simple pour Jeanne Phan Tran, autrice d’un des rares livres en français sur le sujet. « Le bambou est un matériau tout terrain. Il n’existe pas de plantes plus polyvalentes et performantes. Résistant et souple à la fois, sa capacité de torsion et de flexion est impressionnante, explique-t-elle. Sa résistance est plus importante que celles du bois, du béton, de la brique, ou des fibres de carbone. Son surnom d’"acier vert” n’est pas surfait. »

Il présente aussi des avantages écologiques que l’on regarde aujourd’hui avec beaucoup d’intérêt. Même si on connaît encore mal les spécificités des 1 600 espèces de bambou répertoriées dans le monde, sa rapidité de croissance en fait un client idéal pour répondre à nos besoins de matières premières durables. « Rappelons que le bambou est une graminée et pas un arbre.

On le plante une fois et on le coupe chaque année. Cinq ans après la plantation, il donne déjà de la matière utilisable, quand il faut minimum quinze années pour un arbre », souligne Christophe Downey, cofondateur d’Horizom, une entreprise dont l’ambition est de bâtir une filière industrielle du bambou en France et en Europe.

Cet ex-banquier s’est lancé dans l’aventure avec deux associés et une douzaine de salariés. Start-up française à impact, Horizom a déjà mis en exploitation 460 hectares dans 34 départements. Dans sa pépinière des Landes, ses équipes font également de la recherche agronomique, car « cette plante et ses propriétés sont encore mal connues », rappelle Christophe Downey.

Plus résistant que le bois

Pour Christophe Downey, le bambou est une formidable alternative à l’exploitation des arbres « sur lesquels la tension ne va aller qu’en grandissant ». Il fournit une biomasse très proche du bois, permettant de produire du biocarburant et des biomatériaux. On peut l’intégrer dans des compléments alimentaires ou des cosmétiques car il est riche en silice. « Il est facile à cultiver, résistant aux aléas climatiques, à la grêle, au gel printanier, aux ravageurs

Il nécessite peu de temps de travail, pas de produits phytosanitaires, des appoints en eau raisonnables et il enrichit également les sols, confie-t-il. Pour des agriculteurs, son potentiel est énorme, avec des revenus à l’hectare très intéressants. »

Alors que l’Agence de la transition écologique (Ademe) a estimé que la mobilisation de la biomasse pour l’énergie ou les matériaux pourrait doubler d’ici à 2050, Horizom espère développer 50 000 hectares de bambouseraies exploitables en France à la même échéance. Pour les débouchés, la start-up travaille en partenariat avec Fiboo. Cette société a ouvert en novembre dernier, à Blaringhem (Nord), une usine de panneaux isolants à base de fibre de bambou. Cette dernière est plus chère que la laine de verre classique. Mais l’obligation de construire avec des matériaux bas carbone dès 2028 va permettre d’écouler 10 000 tonnes de fibre par an, provenant d’une quarantaine d’exploitations à proximité.

Business à foison

Des entreprises comme Horizom ou Fiboo, il en existe déjà beaucoup en France. Elles travaillent la graminée principalement pour des constructions, du design intérieur, des accessoires de maison ou des constructions éphémères, à l’instar d’O Bamboo, créée par Oscar Gachet à Bidart (Pyrénées-Atlantiques). Mais on peut aussi citer France Bamboo, Pandam, Obambo, Bambouscoopic…

Plus original, une filière de vélos en bambou made in France se structure (Gamory Cycles, Breizh Bamboo Bike ou le loueur Cycad). Des approches plus techniques s’imposent aussi discrètement : Cobratex, fondée par un ingénieur aéronautique près de Toulouse, fabrique des composites de bambou biosourcés. Les débouchés sont multiples, que ce soit dans l’automobile, les loisirs ou l’aéronautique. L’avantage : un faible impact environnemental (cycle de vie et empreinte carbone).


C’est ce qui a séduit le navigateur Marc Thiercelin, qui a participé à quatre Vendée Globe et 24 transatlantiques. Il travaille avec Cobratex sur un projet de voilier en bois, bambou, chanvre et carbone pour l’édition 2028 du Vendée Globe. « L’empreinte carbone du bateau est réduite de 70 % et son prix de 50 % par rapport à un voilier de compétition tout carbone, annonce-t-il. Nous sommes dans de l’innovation pure et c’est ce qui m’intéresse, car c’est ainsi que l’on fait bouger les choses. » En associant des matériaux biosourcés à un savoir-faire traditionnel, ce projet peut ouvrir la voie à une nouvelle ère dans la construction navale, espère le marin.

En Indonésie, Arief Rabik fait partie de ceux qui veulent démontrer que le bambou n’est ni un matériau marginal ni un simple symbole écologique. L’entrepreneur sait de quoi il parle. Il est le fils de Linda Garland, surnommée « la reine du bambou », celle qui a imposé l’utilisation de la plante dans le design dans les années 1970. Elle a ensuite créé et présidé la Fondation environnementale du bambou afin d’éviter, notamment à Bali où elle a vécu, l’exploitation intensive des forêts. Arief Rabik a pris la relève après le décès de sa mère en 2017. Avec son programme Bamboo Village Trust (2), il associe défense du climat, économie et territoire.

Lors du 12e World Bamboo Congress, organisé en avril 2024 à Taïwan, il a expliqué comment cette graminée pouvait devenir un levier de restauration à grande échelle. Son projet consiste à financer et implanter des bambouseraies en agroforesterie sur des terres tropicales dégradées, puis à structurer autour d’elles une économie locale. « En restaurant un sol, stockant du CO2 et créant une activité durable, le bambou devient ainsi un outil de transition territoriale », défend Arief Rabik. Une solution opposée à la monoculture productiviste d’huile de palme qui ravage son pays depuis des années.

C’est précisément cette capacité à conjuguer régénération écologique et activité humaine et locale qui rapproche aujourd’hui dans une même démarche architectes, agriculteurs et industriels. En Inde, la Kerala State Bamboo Corporation (KSBC) porte une filière industrielle complète maîtrisant la fabrication de pâte de bambou ou de planches composites. En Colombie, l’architecte Simón Vélez a érigé des structures monumentales en guadua, le bambou géant originaire d’Amérique latine, démontrant qu’il peut rivaliser avec l’acier. Au Vietnam, l’architecte Vo Trong Nghia imagine des bâtiments contemporains portés par cette matière souple et robuste. À Bali, le studio Ibuku conçoit des écoles et des maisons aux lignes organiques entièrement construites en bambou.

À manier avec discernement

En France, la designeuse Laure Julien est l’une des rares artistes à explorer à son tour cette matière vivante. « Je suis allée me former au Japon, auprès du maître Tanaka Kyokusho, raconte-t-elle. J’ai appris là-bas que le bambou n’est pas seulement une matière séduisante, c’est une ressource à manier avec discernement ». Dans son atelier, elle privilégie des bambous cultivés en France et des transformations sobres, essentiellement manuelles, peu énergivores.

Elle alerte sur un point souvent passé sous silence : la transformation du bambou en fibre textile. « Il faut s’en méfier », alerte-t-elle, rappelant que la viscose de bambou nécessite des traitements chimiques lourds qui peuvent annuler une partie du bénéfice écologique de la plante. Il est donc important de choisir des vêtements en fibre extraite sans solvants toxiques et environnementale », conclut-elle. C’est bien dans la manière exigeante de développer les forêts de bambou et de le transformer que vont se créer les conditions propices à la réalisation de son incroyable potentiel.

« Il faut utiliserle bamboulà où il fait sensécologiquement »

Laure, Julien designeuse